Genève appelle Moscou

 

Ce 14 octobre 1943, une fenêtre de la villa située au 192 de la route de Florissant est ouverte. L’avant-veille, un record de chaleur d’automne a été battu à Genève. Il fait nuit noire. Une pièce est allumée au dernier étage de la luxueuse demeure. Dans la mansarde, une femme transmet en morse un message codé à Moscou. C’est Olga Hamel qui tapote sur son «piano», un émetteur rudimentaire qui fonctionne sur courant alternatif.

Le «piano» découvert par la police.

Le «piano» tel que la police l’a découvert.

Son mari, Edmond, communiste et agent soviétique comme elle, cherchait une maison isolée à Genève. Le couple l’a trouvée ici. Ironiquement, ils l’ont louée à un Russe blanc qui travaille à l’ambassade.

Le lieutenant Maurice Treyer, de la compagnie de radiotélégraphistes 4 du Service suisse de contre-espionnage, a capté cette transmission mystérieuse avec son radiogoniomètre de fabrication suisse. Ce signal, il le connaît. Il est tombé dessus par hasard, dans la nuit du 11 septembre 1943. Par hasard, vraiment? Trois jours auparavant, le mari d’Olga, propriétaire d’une modeste boutique d’électroménager au 26, rue de Carouge, émettait lui aussi, quand une coupure électrique intervint. Ce fils d’horloger natif du Jura bernois sait que ce genre de panne est suspect. Que cette technique est utilisée pour localiser une station clandestine. «QSY»: il faut changer de longueur d’onde. Vite.

Les dates clés

Dès 1938 Alexandre Radolfi dit «Rado», un Hongrois installé à Genève, recrute des agents dormants pour l’Union soviétique.

1939 Christian Schneider, aussi installé à Genève, devient «coupe-circuit» pour les Soviétiques. Il leur transmettra les mouvements de la Wehrmacht pendant la bataille de Stalingrad.

Septembre 1942 Un coiffeur allemand, Hans Peters, met la main sur le code du réseau d’agents soviétiques de «Rado».

11 septembre 1943 Le contre-espionnage suisse localise la station de radio clandestine d’Edmond Habel, qui fait partie du réseau de «Rado».

14 octobre 1943 Au 192 route de Florissant, Olga Hamel, épouse d’Edmond Habel et agent soviétique comme lui, est cernée par nonante policiers genevois alors qu’elle utilise une autre radio clandestine.

Des agents dormants

Edmond et Olga Hamel font partie d’un réseau d’espions recrutés par Alexandre Radolfi dit «Rado», un juif hongrois dont la société de cartographie, Géopress, a pignon sur rue dans la Cité de Calvin. L’homme est râblé, visage rond et petites lunettes. C’est un géographe de réputation internationale, mais aussi un colonel de l’Armée rouge, nommé «directeur résident» à Genève par le MGB, un des ancêtres du KGB, le service d’espionnage russe. Depuis 1938, ce chef espion recrute au bord du Léman des agents dormants. Son réseau est devenu le plus actif d’Europe depuis le démantèlement par le contre-espionnage nazi de l’Orchestre rouge à Berlin durant l’été et l’arrestation de ses membres en Belgique et à Paris, l’hiver précédent. Dans ses mémoires, le célèbre général Joukov, vainqueur de la bataille de Stalingrad, écrira qu’au printemps 43, «l’excellent travail fourni par les services de renseignement soviétique permit d’obtenir un grand nombre d’éléments importants concernant le regroupement des troupes allemandes avant l’offensive d’été». L’essentiel de ces informations stratégiques a été transmis depuis Genève.

Des messages dans l’ourlet

Route de Florissant, la grande maison est cernée. Nonante policiers genevois, en civil et en uniforme, tous armés, sont prêts à intervenir aux ordres de l’inspecteur Charles Knecht. Un spécialiste du décryptage, l’éditeur Marc Payot, est aussi sur place. Il faut profiter d’un effet de surprise afin d’éviter que les personnes à l’intérieur de la maison n’aient le temps de détruire le code qui sert à «déboutonner», à déchiffrer les messages. Tout à coup, des projecteurs pointés sur la maison sont allumés, inondant la scène d’une lumière crue. Les policiers se lancent à l’assaut du bâtiment pour rejoindre au plus vite la pièce du haut. Dans le jardin, le contre-espionnage suisse a mis la main sur une antenne. Quand les agents en armes entrent dans la pièce, Olga est tétanisée de peur. Son mari, en chemise de nuit, a juste eu le temps de la rejoindre. L’émetteur est par terre. Olga n’a pas eu le temps de le cacher. Sur la table, les indicatifs d’appel sont toujours là. Le couple est embarqué sans ménagement. Une fouille en règle de la maison commence. Les policiers découvrent une cache dans une plinthe d’un salon au rez-de-chaussée. Elle s’ouvre grâce à un interrupteur situé dans la mansarde. Dedans, un paquet de feuilles contenant des informations militaires en langue allemande et un livre de comptabilité. Dans l’ourlet d’une robe d’Olga, ils trouvent aussi des messages chiffrés.

A quatre heures du matin, une autre descente de police a lieu à quelques kilomètres de là, aux Eaux-Vives, 8, rue Henri-Mussard. Le camion de radiogoniométrie a localisé des transmissions analogues à celles de la villa route de Florissant. Depuis deux jours, cet émetteur se tait. Et pour cause: les policiers genevois le retrouveront en réparation dans l’atelier d’Edmond Hamel, à l’enseigne de «Radio Elemah», rue de Carouge.

 

Edmond Hamel dans son magasin de la rue de Carouge.

Edmond Hamel dans son magasin de la rue de Carouge.

Alexandre Radolfi dit «Rado».

Alexandre Radolfi dit «Rado».

«Es begann im September»

La police vient d’investir l’appartement de Margareta Bolli, une étudiante bâloise. En septembre 1942, au restaurant de l’île Rousseau, la jeune femme a fait connaissance d’Hans Peters, un jeune coiffeur de nationalité allemande dont elle est tombée amoureuse. Hans se rend souvent chez elle. Enlacés sur un sofa, ils écoutent des disques. Il ignore que dans le socle du gramophone, la jeune fille a planqué un «piano».

Le train de vie de cette jeune étudiante, comme son refus systématique de sortir le soir, intrigue vite son amant. Lui travaille pour l’Abwehr et fait partie d’un groupe sportif nazi à Genève. Chez elle, un jour, il tombe par hasard sur un agenda qui contient cinq signes de morse. Plus tard, il remarque qu’elle copie à la main des passages d’un livre, «Es begann im September» de Grete von Urbanitzky. Hans Peters, alias Roméo pour les services allemands, vient de mettre la main sur la clé du code du réseau d’agents soviétiques de Rado. A Berlin, les services n’en reviennent pas: le code a été cassé grâce à un coiffeur! Cela lui vaudra la Croix de guerre aux glaives.

«Plus précieux que 10 divisions»

Ce que les services suisses ignorent encore ou font semblant d’ignorer, c’est qu’ils partagent avec Rado une source intarissable de secrets en provenance de l’état-major militaire à Berlin. Cette source, c’est Rudolf Roessler, alias Lucy, un exilé allemand antinazi, qui a fondé à Lucerne, avant-guerre, la maison d’édition «Vita Nova Verlag». Cet ancien officier est resté en contact avec ses amis militaires. Plusieurs font désormais partie de l’état-major de la Wehrmacht et ne partagent pas les folles options d’Hitler. Avec eux, il fonde la ligne Viking qui fera passer des informations de première main au chef des services de renseignement helvétique, le colonel Roger Masson, «ce Suisse qui dès le début a pris le parti de Churchill et Roosevelt», dira de lui Himmler, le Reichsführer des SS.

Roessler a un ami à Genève. Il s’appelle Christian Schneider, un juif allemand communiste, traducteur au Bureau international du travail avant d’être licencié au début du conflit en 1939, quand l’organisation déménagea ses activités au Canada. Roessler embauche Schneider, qui est un «coupe-circuit», un agent de liaison des Soviétiques. Roessler, qui transmet tous les jours des informations aux alliés par l’intermédiaire des Suisses, lui propose d’en faire autant pour Moscou. Les Soviétiques mettront du temps à accorder leur confiance à ce Roessler, dont le maréchal Goering dira pourtant «qu’il fut plus précieux à l’ennemi que dix divisions». Mais quand il leur transmettra les mouvements de la Wehrmacht à Stalingrad, l’Armée rouge pourra encercler l’ennemi et obtenir la première reddition d’une armée allemande, un tournant capital de la Deuxième Guerre mondiale.

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