Un Genevois foudroyé par une fléchette

 

Edition spéciale de la Tribune de Genève jeudi soir 19 septembre 1957. Le titre flambe dans les caissettes à journaux: «Un homme foudroyé par une flèche empoisonnée». Et voilà la Cité de Calvin plongée dans un roman d’espionnage avec tous les ingrédients du genre, à savoir une arme étrange, un poison rare, un mystérieux assassin, un commerçant quinquagénaire au ventre rond, qui cache une vie d’aventurier du grand large, les coulisses d’une guerre qui ne dit pas son nom. C’est la face sombre de Genève qui est ainsi placée en pleine lumière.

La «Tribune de Genève» du 19 septembre 1957.

La «Tribune de Genève» du 19 septembre 1957 au soir.

Monsieur Léopold

L’article de notre journal relate les faits tels qu’ils apparaissent quelques heures à peine après le crime. «Un extraordinaire assassinat a été commis, au début de l’après-midi dans l’immeuble n° 16 cours de Rive. Un habitant de cette maison, M. Marcel Léopold, né en 1902, négociant, regagnait son appartement, situé au 3e étage. Arrivé sur le palier, M. Léopold s’apprêtait à refermer la porte de l’ascenseur lorsqu’il reçut dans l’aisselle un trait empoisonné tiré à l’aide d’une arme, semblable à une sarbacane, par un homme qui s’était dissimulé derrière la cage. La victime eut encore le temps de sonner à la porte de son appartement; c’est son épouse qui lui ouvrit. M. Léopold fit deux pas en titubant et s’effondra dans les bras de sa femme en disant, «j’ai été empoisonné…» Quelques secondes plus tard, il était mort.»

Deux éléments retiennent l’attention des policiers, dirigés par le légendaire chef de la Sûreté Charles Knecht. D’une part, l’étrange vecteur de mort; d’autre part, la personnalité de la victime.

Charles Knecht, chef de la Sûreté à Genève.

Charles Knecht, chef de la Sûreté à Genève.

Le «Q» des James Bond

L’arme du crime a été rapidement découverte – en partie dissimulée sous le paillasson d’un appartement voisin – par le docteur Wohnlich, médecin-dentiste dont le cabinet se trouve à l’étage au-dessus de l’appartement du couple Marcel et Lolla Léopold. Cette arme est une pompe à vélo changée en sarbacane et munie d’un puissant ressort. En déclenchant le mécanisme, ce dispositif projette violemment une fléchette d’acier de fort calibre. Beaucoup plus tard, les lecteurs d’Erwan Bergott, ancien officier parachutiste français, apprendront que cet ingénieux appareil a été conçu par le commandant Lesurques, qui semble être au SDECE (nom à l’époque de l’espionnage français), ce que «Q» était à James Bond.

La fléchette était-elle enduite de poison (la presse parle de curare) comme l’indiquent les derniers mots de Marcel Léopold avant de mourir? Rien n’est moins sûr. Le lendemain du crime, la Tribune de Genève reste dans l’expectative: «Pour l’heure, on n’a pas encore trouvé trace de poison.» Les analyses se poursuivent. Et leur résultat ne sera pas connu. En quelques semaines, l’affaire Léopold est enterrée par la presse en même temps que son héros malheureux. Plus tard, Erwan Bergot exclura l’usage d’un toxique. De toute façon, la mort a été causée par la fléchette, qui a transpercé le poumon gauche et l’aorte, provoquant une hémorragie interne massive.

Il fait fortune en Chine

La personnalité de Marcel Léopold se révèle au moins aussi rocambolesque que l’arme qui a mis fin à ses jours. Né à Genève dans une famille juive, Marcel Léopold a très vite eu le goût de l’aventure. Il n’a que 21 ans lorsque le futur homme d’affaires s’embarque pour la Chine en 1923 avec un maigre pécule en poche et un travail de représentant d’une fabrique de bijoux fantaisie. Il s’établit à T’ien-tsin. Le jeune Léopold fait merveille dans les affaires grâce à ses dons linguistiques. Il amasse une belle fortune et investit dans divers secteurs – hôtelier, financier et minier – sans oublier les établissements de paris, les Chinois prisant tout particulièrement les jeux d’argent. Certains auteurs français ajoutent à ces activités lucratives une autre qui ne l’est pas moins: le trafic d’armes. Il aurait eu comme client le futur maréchal Chu-Teh (ou Zhu De), principal stratège de Mao Tsé-toung. Soucieux de ne pas mettre toutes ses grenades dans la même musette, Marcel Léopold aurait également servi en armes l’armée du rival de Mao, le généralissime Tchang Kaï-chek.

Un projet de PMU à Genève

Ses affaires chinoises vont tellement bien qu’entre 1936 et 1938 le riche Marcel fait construire un gratte-ciel à T’ien-tsin, qu’il nomme, en toute modestie, «Building Leopold». Mais la prise de Pékin par les troupes communistes de Mao Tsé-toung en 1949 bouleverse son destin. Tous ses biens sont confisqués et Léopold se retrouve accusé d’«activités capitalistes» par un tribunal populaire chinois. Après 33 mois de détention préventive dans les pires conditions, l’homme d’affaires genevois est condamné à une peine considérée comme clémente à l’aune maoïste: deux ans d’internement dans un camp de rééducation et la confiscation de tous ses biens.

Lorsqu’il revient à Genève en 1954 avec sa femme, Lolla, Marcel Léopold n’a plus un sou. Il tente de se refaire en élaborant un projet de palais des sports ayant pour support les paris mutuels. Dans une Genève encore très calvinienne, le projet est aussitôt pulvérisé par les autorités.

Les dates clés

1902 Naissance de Marcel Léopold à Genève, dans une famille juive.

1923 A 21 ans, Marcel Léopold s’embarque pour la Chine. Il fait merveille dans les affaires grâce à son don pour les langues.

1936-1938 Il fait construire un gratte-ciel à T’ien-tsin qu’il nomme «Building Leopold».

1949 Les troupes communistes de Mao Tsé-toung prennent Pékin. Les biens de Léopold sont confisqués et il est mis en prison.

1954 Marcel rentre ruiné à Genève.

19 septembre 1957 Il est tué par une fléchette devant l’entrée de son appartement du 16, cours de Rive.

La Main rouge

Selon plusieurs sources algériennes et françaises, l’aventurier genevois se tourne alors vers l’approvisionnement en explosifs du Front de libération nationale (FLN) algérien, qui vient de commencer sa guerre d’indépendance contre la France coloniale. Même si l’assassin n’a jamais été formellement identifié, c’est bien cette activité qui se trouve à l’origine du trépas de Marcel Léopold. D’autant plus qu’il avait reçu peu auparavant des lettres de menaces. La presse de l’époque évoque les soupçons de trafic d’armes qui pesaient sur le défunt. A Genève, on parle d’un coup de la Main rouge, une mystérieuse organisation de justiciers qui frappe les trafiquants d’armes. Plus tard, il sera confirmé que cette Main rouge était plutôt tricolore. Il s’agit en réalité d’un «faux nez» créé par le Service Action de l’espionnage français, pour couvrir les assassinats ciblés.

Les sources tant françaises qu’algériennes affirment aujourd’hui que Marcel Léopold a été tué par les services secrets français, car il fournissait en explosifs le principal pourvoyeur d’armement du FLN, l’Allemand Georg Puchert, abattu à Francfort le 3 mars 1959. Les armes tuent parfois ceux qui en font le trafic.

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