L’affaire Barschel

 

Il fait un vrai temps de novembre, ce 11 octobre 1987. Sous ce ciel gris, une meute de journalistes allemands et alémaniques s’excite pour tenter d’interviewer Uwe Barschel, le ministre-président démissionnaire d’un land allemand au nom imprononçable, le Schleswig-Holstein. L’homme que pistent les reporters est une grande vedette politique en Allemagne. Les médias d’outre-Rhin le considèrent comme le numéro deux de la CDU (le parti de la démocratie chrétienne) et dauphin du chancelier fédéral Helmut Kohl. Son allure de quadragénaire dynamique et le soin qu’il apporte à parfaire son image lui valent le flatteur – mais périlleux – surnom de «Kennedy allemand». Il allait trouver en face du Jet d’eau un destin final assez comparable à celui du mythique président américain.

La tombe et la photo d’identité d’Uwe Barschel.

La tombe et la photo d’identité d’Uwe Barschel.

Empêtré dans un scandale

Pour quelle raison Uwe Barschel se trouve-t-il à Genève? En Allemagne, il est empêtré dans un scandale politique de grande ampleur, qui l’a contraint à démissionner le 25 septembre de la tête de son land. L’ex-ministre-président est accusé d’avoir mené, par le truchement d’un certain Rainer Pfeiffer, des manœuvres souterraines pour dénigrer la conduite morale de son principal adversaire, le social-démocrate Björn Engholm. Une enquête parlementaire a été diligentée. Uwe Barschel est convoqué pour le lundi 12 octobre 1987 afin de répondre aux questions de la commission.

L’homme politique avait passé quelques jours aux Canaries pour préparer sa défense et sa contre-attaque. Sur le chemin du retour, il fait escale à Genève. Comme le découvrira plus tard l’enquête, Uwe Barschel est attiré au bout du Léman par un mystérieux informateur répondant au pseudonyme de Robert Roloff (ou Robert Oleff), qui affirme détenir des éléments décisifs pour l’innocenter dans le scandale Pfeiffer.

Les dates clés

25 septembre 1987 Uwe Barschel démissionne de son poste de ministre-président du Schleswig-Holstein.

11 octobre 1987 Il est découvert mort dans sa baignoire à l’hôtel Beau-Rivage.

Décembre 1987 La juge d’instruction genevoise reçoit une lettre anonyme accusant l’espion allemand Werner Mauss d’être l’auteur de l’assassinat.

9 novembre 1992 Le détective privé genevois qui enquêtait sur l’affaire Barschel est retrouvé mort à Zurich.

31 juillet 1998 Werner Mauss s’explique dansDie Weltsur sa présence près du Beau-Rivage le jour de la mort de Barschel. Il nie toute implication dans le décès.

19 avril 1999 Le procureur genevois Bernard Bertossa classe le dossier.

Mort habillé dans la baignoire

Dimanche après-midi, la nouvelle commence à se répandre à Genève. Uwe Barschel a été découvert mort, plongé tout habillé dans la baignoire emplie d’eau de sa chambre 317 au Beau-Rivage. Le trépas est survenu dans la nuit de samedi à dimanche.

L’hôtel Beau-Rivage, peu après le décès d’Uwe Barschel.

La thèse d’un suicide circule d’emblée; elle semble arranger autant la police genevoise, qui espère conclure rapidement un dossier sensible, que les autorités allemandes, qui tablent sur la fin d’un scandale. Pourtant, que de questions sans réponse, en l’absence de message qui expliquerait ce geste!

Négocier la libération d’otages

En décembre 1987, un élément nouveau surgit. La juge d’instruction Claude-Nicole Nardin reçoit au Palais de justice du Bourg-de-Four une lettre envoyée de Kiel, capitale du Schleswig-Holstein, accusant Werner Mauss – agent des services secrets de la République fédérale allemande – d’avoir trempé dans l’assassinat d’Uwe Barschel.

Conférence de presse de Claude-Nicole Nardin et Marcel Vaudroz

Conférence de presse de Claude-Nicole Nardin, juge d’instruction, et de Marcel Vaudroz, porte-parole de la police vaudoise.

Lors d’une interview parue dans Die Welt le 31 juillet 1998, Mauss s’expliquera plus en détail sur sa présence à proximité du Beau-Rivage au moment de la mort de Barschel:

«J’avais à négocier la libération de deux Allemands, Schmidt et Cordes, enlevés au Liban par le Hezbollah. Le jour où Barschel est descendu au Beau-Rivage, nous avions aussi réservé dans cet hôtel. Mais mes interlocuteurs avaient plutôt préféré le Richemond. Jamais je n’ai ni vu ni rencontré Monsieur Barschel.» Il ajoute cette remarque plutôt énigmatique: «Si je l’avais connu, il vivrait encore aujourd’hui.»

Il accuse les espions du Mossad

La piste d’une opération menée par les services secrets refleurit en 1994 avec la parution du livre Geheim Acte Mossad («Le dossier secret du Mossad»), rédigé par un ancien des services israéliens, Victor Ostrovsky. Il accuse le Mossad d’avoir tué Uwe Barschel, celui-ci ayant menacé de révéler un important trafic d’armes entre Israël et l’Iran durant le conflit de ce pays avec l’Irak. Ce trafic aurait porté sur des pièces de rechange d’avions de combat acquis par l’Iran auprès des Etats-Unis, à l’époque du shah; ce trafic aurait transité par le land du Schleswig-Holstein, alors présidé par Uwe Barschel. Mais si Ostrovsky donne des détails troublants, il ne peut pas apporter de preuve déterminante pour soutenir une accusation

Un intriguant détective privé

La Tribune de Genève avait évoqué le Mossad dans un autre contexte de l’affaire Barschel. Un détective privé menait des investigations pour le compte de la famille du défunt. La veille d’un déplacement à Zurich, ce détective avait confié à l’auteur de ces lignes qu’il avait sans doute découvert la vérité sur les causes de la mort du politicien allemand; il devait se rendre sur les bords de la Limmat pour s’en assurer. Il aurait eu rendez-vous avec un agent du Mossad, un agent du BKA (police criminelle allemande) et un journaliste inconnu dans une maison de la banlieue zurichoise appartenant aux autorités israéliennes. Le lendemain, soit lundi 9 novembre 1992, vers 22 h 30, le détective est retrouvé mort dans un salon de massage. Décès d’origine naturelle, telle était la conclusion de la police zurichoise.

Ces pistes concernant l’espionnage ne peuvent pas être suivies jusqu’au bout, faute de preuve. Sur le strict plan des faits, c’est aussi la bouteille à l’encre. La bataille aura souvent pour thème les analyses toxicologiques issues de l’autopsie de la dépouille. Selon les médecins légistes genevois, appuyés par trois professeurs hambourgeois, Uwe Barschel a avalé un «cocktail» de quatre substances: pérazine, diphénydramine, pyrithyldione et cyclobarbital, ce dernier produit étant le seul à être mortel. La thèse du suicide est ainsi confortée. Mais alors pourquoi n’a-t-on trouvé aucune trace des emballages de ces substances sur les lieux du décès?

Le cyclobarbital lui est fatal

Le professeur Hans Brandenberger, éminent spécialiste zurichois mandaté par la famille du défunt, va contredire les conclusions de ses confrères. Pour lui, Barschel a d’abord ingéré les trois premières substances puis, par la suite, le cyclobarbital fatal. Or les trois autres calmants l’ayant «assommé», il n’aurait pas pu absorber de lui-même la substance mortelle. Un tiers a donc dû agir pour l’y contraindre.

La thèse de l’homicide reste la plus plausible. Mais impossible de répondre à cette question: qui a tué Uwe Barschel? Le 19 avril 1999, le procureur général genevois Bernard Bertossa doit se résoudre à classer le dossier. L’Allemagne en avait fait de même un an auparavant. L’affaire Barschel rejoint définitivement l’armoire aux mystères.

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