Des tueurs venus d’Iran

 

Un jeune couple de trentenaires se promène au bord du lac en soirée. Il fait beau et doux, ce 10 août 1987. Bras dessus, bras dessous, le couple s’apprête à rejoindre l’hôtel Edelweiss, place de la Navigation, où ils logent, quand deux hommes surgissent de nulle part. L’un d’eux sort un pistolet Walther PPK de fabrication allemande équipé d’un silencieux. Il tire six balles à bout portant. L’homme s’écroule, abattu sous les yeux de sa femme enceinte, rue Philippe-Plantamour. Les tueurs laissent sur place une casquette bleue à visière et prennent la fuite en courant. La victime est Ahmad Moradi Talebi, un colonel de l’armée de l’air iranienne, qui a déserté avec son appareil en pleine guerre Iran-Irak.

Ahmad Moradi Talebi se savait menacé. Il l’avait signalé à la police genevoise. Au début de l’année, un pilote déserteur iranien comme lui avait été abattu à Hambourg. Une vague d’assassinats ensanglante en effet l’Europe depuis la prise de pouvoir par les mollahs à Téhéran. Dans la foulée de la révolution de 1979, certaines de ses composantes ont été écartées, puis considérées comme des ennemis à éliminer par les religieux. C’est le cas des Moudjahidines du peuple dirigés par Massoud Radjavi.

Démission avec fracas

Le frère de Massoud, Kazem, s’est installé à Genève après quelques années passées en France. Il enseigne à la Faculté de droit. En 1971, avec l’aide de Genevois, dont Christian Grobet, futur président du Conseil d’Etat en 1986 et 1993, il fonde l’Association suisse de défense de prisonniers politiques iraniens. Son cadet a été condamné à mort pour délit d’opinion par le shah d’Iran. Kazem obtiendra que cette peine soit commuée en prison à vie. Puis, éclate la révolution iranienne. Massoud est libéré. Kazem prend l’avion pour Téhéran. Il sera le premier ambassadeur d’Iran auprès des Nations Unies à Genève, puis sera nommé en Afrique. Mais le tour de plus en plus théocratique pris par le régime le fait démissionner avec fracas et revenir à Genève en 1982, demandant pour la seconde fois l’asile politique à la Suisse. Il entre alors au Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) fondé par son frère, qu’il représentera à l’ONU de Genève.

Kazem Radjavi

Kazem Radjavi.

Fatwa de mort

Sa détermination à lutter contre le nouveau pouvoir qui piétine allègrement les droits de l’homme aboutira à la nomination d’un rapporteur spécial, puis aux premières résolutions sur l’Iran de la Commission des droits de l’homme à Genève.

Les dates clés

16 janvier 1979. Le shah d’Iran quitte Téhéran sous la pression des manifestations populaires.

Novembre 1979. L’ayatollah Khomeiny revenu à Téhéran en février prend le pouvoir et se nomme Guide suprême.

20 juin 1981, les Moudjahidines du peuple qui ont participé au renversement de la monarchie sont déclarés hors la loi par le régime des mollahs.

6 août 1991, assassinat de Chapour Bakhtiar, dernier premier ministre du shah, à Paris.

15 novembre 1992, deux suspects de l’assassinat de Kazem Radjavi sous mandat d’arrêt international du juge Chatelain sont arrêtés à Paris et remis en liberté.

Comme Ahmad Moradi Talebi, Kazem Radjavi se sait menacé. Il l’a même été de vive voix, dans les couloirs du Palais des Nations, où le diplomate de la jeune République islamique lui lance: «On aura ta peau!» En 1986, l’ayatollah Khomeiny, le guide suprême de la révolution, lance une fatwa de mort contre Kazem Radjavi, la même qui visera trois ans plus tard Salman Rushdie, l’auteur des «Versets sataniques».

Les services secrets aux trousses

La Vavak, les services secrets du nouveau régime, qui ont succédé à la Savak de sinistre mémoire au temps du shah, vont s’en occuper. L’opération est soigneusement préparée. Selon le Dr Sanarbargh Zahedi, avocat qui a suivi tous les assassinats commandités par le régime, trois scénarios ont été élaborés. «L’un d’eux consistait à faire exploser la maison de Kazem Radjavi avec ses occupants, un second à piéger la voiture «du traître». Le troisième, une embuscade en voiture, sera finalement choisi. Il fera l’objet d’une préparation dans la ville de Qazvin, à l’ouest de l’Iran, où l’environnement de l’attentat a été reconstitué.» Selon lui, les organisateurs de l’opération ont même attendu qu’il pleuve… pour que les conditions météo suisses soient reproduites. Puis, des repérages en Suisse auront lieu en octobre 1989, à la fin de janvier 1990 et à la mi-avril.

Rafale de mitraillette

Le 24 avril 1990, au volant de sa petite Datsun rouge, Kazem Radjavi, qui est passé à la banque et chez un buraliste, prend la route de Coppet. Il rentre chez lui à Tannay. Il a été pris en filature par deux voitures. L’une d’elles, qui roule à vive allure, sera flashée par un radar. Elle le dépasse et lui coupe la route. La deuxième arrive à sa hauteur, un homme armé d’une mitraillette Uzi de fabrication israélienne balance une rafale dans la portière rouge et achève le conducteur. Six projectiles ont atteint Kazem Radjavi. Cinq l’ont défiguré. A côté du cadavre, le commando dépose une casquette bleue. L’assassinat est signé.

Les amis iraniens et genevois de Kazem Radjavi se recueillent sur les lieux de l’attentat.

Les amis iraniens et genevois de Kazem Radjavi se recueillent sur les lieux de l’attentat.

La police vaudoise et le juge d’instruction du canton de Vaud, Roland Chatelain, ne mettront pas longtemps à se mettre sur la piste des assassins. Il faut dire que le commando n’a même pas pris la peine de brouiller les pistes. Un mandat d’arrêt international est établi pour treize personnes impliquées. Elles ont toutes des passeports de services iraniens portant la mention «chargé de mission», souvent avec la même adresse, une rue de Téhéran qui abrite à la fois une annexe du Ministère des affaires étrangères et une officine de la Vavak. La plupart des suspects sont entrés en Suisse sur un vol direct Téhéran-Genève. Les numéros des billets se suivent. De plus, deux heures après l’embuscade, plusieurs suspects se sont envolés à destination de Vienne. Là, on perd leur trace. Ils se sont embarqués pour l’Iran sous de fausses identités. Le lendemain du drame, Massoud Radjavi, le frère de Kazem, a adressé un télégramme au président de la Confédération, Arnold Koller, dénonçant l’implication de deux diplomates de haut rang, chargés de superviser l’opération.

Ecoute américaine

L’une des voitures des assassins sera retrouvée près de l’aéroport. Mais où se trouve la seconde? Ce sont les services d’espionnage américains qui mettront leurs homologues suisses sur la piste. Ils disposent à Genève d’une puissante station d’écoute. Le deuxième véhicule du commando se trouve dans l’enceinte de la mission iranienne de l’ONU, à Conches, lâchent les Américains.

Deux des suspects qui seront arrêtés à Paris seront remis en liberté malgré la demande d’extradition du juge Chatelain.

Deux des suspects qui seront arrêtés à Paris seront remis en liberté malgré la demande d’extradition du juge Chatelain.

Une opération «homo», d’élimination par des services secrets, ne fait plus guère de doute. Deux des Iraniens impliqués seront arrêtés le 15 novembre 1992 à Paris, soupçonnés de préparer une nouvelle opération en Allemagne. Le juge Chatelain demande donc leur extradition à la France. Las. Paris relâche les deux suspects, invoquant «l’intérêt national». En 2006, le juge vaudois Jacques Antenen, qui a repris l’enquête, émettra lui aussi un mandat d’arrêt international. Il vise un haut personnage de la République islamique, Ali Fallahijan, le ministre du Renseignement du président iranien de l’époque, Hachemi Rafsandjani.

En mars 2013, un fantôme de l’assassinat de Kazem Radjavi est reparu à Genève. Akhondzadh Basti, vice-ministre des Affaires étrangères, dirige la délégation attendue au Conseil des droits de l’homme au Palais des Nations. Ayant pris le même avion que les tueurs, ce diplomate est suspecté par la Sûreté vaudoise, comme Hadi Nadjaf Abadi, alors ambassadeur à Abu Dhabi, d’avoir supervisé l’opération. Protégé par son statut, le diplomate n’a pas pu être interpellé. Entre 1984 et 1994, Téhéran a exécuté plus de 250 opposants au régime islamique.

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