La «taupe» du Centre islamique

 

Pendant des mois, Claude Covassi a tenu en haleine les médias avec des révélations fracassantes sur l’opération «Memphis», l’infiltration du Centre islamique de Genève, dirigé par Hani Ramadan, à la demande des services secrets suisses.

Ray-Ban collées sur le nez, physique de bodybuilder, le Genevois de 35 ans, assis au fond d’un café en ce début de 2006, est nerveux. Il a peur d’être surveillé. Il raconte sa conversion à l’islam, ses visites dans les mosquées et ses voyages à l’étranger. L’homme, qui prétend travailler pour le Service d’analyse et de prévention (SAP) et le Service de renseignement de la Confédération (SRC), affirme détenir des informations explosives. Si l’espion éprouve le besoin de parler, c’est qu’il a des états d’âme. Il rêvait de faire du renseignement pour identifier les réseaux terroristes. Mais ses «patrons» ont eu d’autres projets.

Une fois admis dans l’entourage d’Hani Ramadan, on lui a demandé de monter un «chantier». Ce qui, dans le jargon des espions, est synonyme de coup tordu.

Genève, 15 juillet 2011. Le Centre islamique, à la rue des Eaux-Vives.

Genève, 15 juillet 2011. Le Centre islamique, à la rue des Eaux-Vives.

Les dates clés

Début des années 2000 Claude Covassi est utilisé comme informateur par la police genevoise dans ses enquêtes contre les trafics de stupéfiants.

2004 A 33 ans, le Genevois est recruté par le Service de renseignement de la Confédération.

Début 2006 Claude Covassi prétend révéler comment la Confédération espionne le Centre islamique. Mais il ne parvient pas à apporter de preuves.

Mai 2007 Les conclusions de la commission d’enquête parlementaire sont rendues publiques. Elles pointent du doigt des défaillances dans le recrutement des services de la Confédération.

8 février 2013 Claude Covassi décède d’une overdose.

Converti à l’islam

Claude Covassi, alias «Menès» pour les services qui l’ont recruté en 2004, doit glisser des documents dans l’ordinateur du Centre islamique, qui attesteraient d’un lien entre Hani Ramadan et Al-Zawahiri, le numéro 2 d’Al-Qaida. Seulement voilà, l’espion converti à l’islam se sent en contradiction avec sa foi. «Je me suis vite senti minable d’espionner des gens qui se montraient aussi attentionnés qu’Hani Ramadan», explique-t-il dans une interview. Pendant des mois, les médias reprennent à leur compte les incroyables révélations de la «taupe du Centre islamique», qui va jusqu’à expliquer où ont été cachées les caméras qui enregistrent les allers et venues au Centre islamique.

Hani Ramadan, cible d’une prétendue opération de déstabilisation montée par les services suisses. L’espion n’en a jamais apporté la preuve.

Hani Ramadan, cible d’une prétendue opération de déstabilisation montée par les services suisses. L’espion n’en a jamais apporté la preuve.

L’agent secret se promène avec des clefs cryptées et raconte comment il fait pour dissimuler les données sensibles. Claude Covassi est d’autant plus convaincant qu’il connaît sur le bout des doigts tout l’organigramme des filières islamiques.

L’indic qui se rêvait espion

Au sein des services de renseignements suisses, c’est la panique. On sait que les accusations portées par Claude Covassi sont en partie, mais en partie seulement, fausses. En revanche, elles mettent en lumière un problème de recrutement. L’homme, qui a échappé à tout contrôle et qui se livre dans les médias, n’est pas le super-espion qu’il prétend être. La réalité est très éloignée d’un roman d’espionnage à la John le Carré. Le vrai profil de Claude Covassi, c’est celui d’un indic de la police qui se rêvait espion. Une réalité moins flatteuse qui renvoie aux scénarios sans espoir des films de série noire.

Malmenées pendant des mois, les autorités suisses commencent à lâcher des bribes d’informations. La taupe écrira elle-même la fin de l’histoire en appelant à l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire. Mal lui en a pris. Les autorités lui demandent de mettre sur la table les preuves qu’il prétend détenir. Tout le monde veut connaître la vérité. Le contexte rend ses accusations crédibles. C’est l’époque où les Etats-Unis sont lancés dans une traque aveugle contre toutes les personnes soupçonnées d’être liées à Al-Qaida. La CIA passe outre la légalité avec ses prisons secrètes, les kidnappings et les interrogatoires musclés. Les services suisses, qui coopèrent avec les Américains, auraient-ils franchi, eux aussi, le Rubicon? C’est ce que Claude Covassi laisse entendre. Mais voilà, lorsqu’il s’agit d’apporter les preuves, la taupe fuit en Egypte au prétexte qu’elle serait menacée de mort. Puis se ravise et rentre en Suisse en frappant immédiatement à la porte des rédactions pour promettre un séisme.

Un falsificateur de talent

L’espion se rend devant une commission mais il ne livre rien. Les enregistrements prétendument explosifs sont inaudibles. Toutes les preuves promises sont absentes. Les conclusions de l’enquête ouverte par le parlement tombent alors comme un couperet. Claude Covassi a manipulé tout le monde. C’est un falsificateur de talent. L’enquête montre qu’il a tronqué certains documents pour berner les médias.

A partir d’une histoire vraie, son recrutement comme informateur, il a bâti une fiction et s’est inventé une mission qui ne lui a jamais été confiée. Sans doute a-t-il été grisé par sa proximité avec les services secrets. «Claude Covassi trouvait le quotidien trop fade. Il avait un réel profil d’aventurier. Mais pour une immersion en milieu sensible comme celui des réseaux islamistes, il faut avoir une psychologie plus solide», confie un homme qui connaît bien cet univers.

Les «services» discrédités

Le séisme promis par Claude Covassi a bien lieu, mais ce n’est pas celui annoncé. La commission d’enquête du parlement fédéral met en lumière des failles dans le recrutement de Claude Covassi, qui discréditent les services de renseignements suisses, entraînant quelques explications houleuses en coulisses. Comment a-t-on pu en arriver là? C’est une histoire sans fard qui remonte à la surface.

Epinglé dans une affaire de trafic d’anabolisants, Claude Covassi avait été utilisé comme informateur par la police genevoise dans ses enquêtes pour démanteler les trafics de stupéfiants au début des années 2000. Satisfaits du travail de ce «collaborateur» vif d’esprit, les policiers avaient fini par le recommander aux services de renseignements.

Personne ne perçut que la personnalité de cet informateur tout feu tout flamme pourrait un jour poser problème. Lors de l’enquête, les officiers traitants qui ont eu à piloter Claude Covassi ont affirmé qu’ils ne lui avaient jamais demandé de se convertir à l’islam pour infiltrer le Centre islamique. Il l’aurait fait de sa propre initiative.

Zone grise

Après cette affaire, Claude Covassi retombe dans l’anonymat. Enfin, pas tout à fait. Il y a d’abord un projet de livre qui n’ira pas jusqu’au bout. Puis un rapprochement avec Thierry Meyssan, journaliste controversé qui défend des thèses conspirationnistes sur les attentats du 11 septembre 2001. Meyssan soutient Kadhafi puis Bachar el-Assad. On est dans la zone grise, celle où prospèrent la désinformation, la propagande et les barbouzeries. Claude Covassi y nage comme un poisson dans l’eau. Désormais, il se montre actif sur les réseaux sociaux et les forums tout en continuant à fréquenter des personnages aux profils douteux. Puis son nom réapparaît dans les colonnes de la rubrique faits divers des journaux. En juin 2011, il est agressé alors qu’il retire de l’argent à un postomat de Plan-les-Ouates. Claude Covassi porte plainte. On n’entend plus parler de lui jusqu’au 8 février 2013. Il est découvert sans vie allongé sur son lit. «Une mort naturelle», selon la police. Une overdose, apprendra-t-on plus tard.

Claude Covassi

Claude Covassi.

Carte des chapitres

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A lire pour en savoir plus

«La Suisse et la guerre 1939-1945» de Werner Rings, Editions Ex-libris, 1965.

«Le Service de renseignement face à la menace allemande» de Christian Rossé, Editions Lavauzelle, 2006.

«Genève appelle Moscou» de Drago Arsenijevic, réédition Lattes, 1981.

«La guerre a été gagnée en Suisse» de Pierre Accoce et Pierre Quet, Editions Perrin, 1966.

Compte-rendu du Tribunal militaire de Lausanne, octobre et novembre 1947,Gazette de Lausanne.

«Les révélations sensationnelles d’un agent soviétique», Gazette de Lausanne, 26 janvier 1949.

«Espions pour Staline», La Tribune de Genève, 8 février 2013.

«Commandos de choc, Algérie. Le dossier rouge» d’Erwan Bergot, aux Editions Grasset, novembre 1981, Paris.

«La Main rouge, l’armée secrète de la République» d’Antoine Méléro, aux Editions du Rocher, Paris, 1997. Préface du journaliste d’investigation Jacques Dérogy.

Sur le site algérien Memoria.dz (dossier histoire du MALG), témoignage de Dahoui Ould Kablia, ancien ministre algérien et l’un des cadres du FLN chargés de l’armement.

Articles de la Tribune de Genève des 19, 20, 21 et 22 septembre 1957.

Impressum

Textes: Olivier Bot - Jean-Noël Cuénod - Alain Jourdan

Images: Collection de la Bibliothèque de Genève, Paolo Battiston, Béatrice Devènes, Steeve Iuncker-Gomez, Olivier Vogelsang

Générique: Steeve Iuncker

Réalisation: Newsexpress, Paul Ronga

Direction artistique: Sébastien Contocollias

Direction du projet: David Haeberli